Exemple

Fleur de sel, l’histoire

6 janvier 2017 Rosen Hicher et Maryse Maligne

Fleur de sel, une survivante de la prostitution raconte son histoire

Par Maryse Maligne, responsable pédagogique & enseignant chercheur en psychopathologie, IRTS Poitiers
D’après l’histoire vécue de Rosen Hicher, ancienne prostituée

Voir le site de l’auteur


Un enfant ne vient pas au monde sans bagages et si on en croit Carl Gustav Jung, il draine un inconscient collectif enrichi par le récit de l’humanité. Nous le savons, notre histoire n’est pas faite que de lumière et certains d’entre nous sont plus perméables aux souvenirs mortifères qui arrachent les coeurs et font saigner les âmes. Rosen en illustre le principe.

Rosen…Un nom si doux pour un destin si dramatique…

Son histoire n’est certes pas une généralité mais elle permet de comprendre les mécanismes psychiques qui peuvent conduire à la prostitution. Histoire fatale guidée par une implacable logique. J’entends déjà les exclamations outrées de ceux qui refusent d’entendre que trop c’est trop ! Et qu’accepter de fermer les yeux nous fait succomber dans l’infamie.

Nous avons commencé à travailler cet article au cours d’une belle journée d’été. Lorsque j’ai demandé à Rosen si elle aimait sa mère, une femme assise à nos côtés est tombée dans le coma. J’y ai vu là un élément de synchronicité1 : Pour Jung, il s’agit de deux événements simultanés auxquels il convient de donner un sens. Ma question se situait en dehors d’un temps psychique impossible à rattraper sans causer de dommages co-latéraux….Il est des questions qu’il est dangereux de poser car elles nous entraînent sur des sentiers que nous sommes loin de maîtriser. Vous l’aurez compris, nous n’avons pas toutes les réponses et l’inconscient est le lieu de bien des mystères que nous allons tenter d’éclaircir.

Le récit exige un avertissement : Pas de larmes, pas de plaintes et surtout aucun jugement ne doit trahir la lecture de cet article car nous sommes tous concernés. Les héros ne sont pas tous de valeureux guerriers. Marcher dans la vase une vie entière est, sans conteste, un acte de résistance aux démons qui vampirisent la conscience.

Rosen a ouvert les yeux un jour froid et ensoleillé de l’hiver 1956. La température frôlait les – 12 degrés et une infirmière s’agitait dans une chambre d’hôpital insuffisamment chauffée.

Aucun cri de douleur ne vint inquiéter les autres patients puisqu’Yvette venait d’accoucher, sous anesthésie générale, de magnifiques jumeaux qui, à présent, dormaient à poings fermés.

La petite fille ne l’a jamais su mais sa grand-mère maternelle fut la première à la prendre dans ses bras, à la bercer et lui murmurer qu’elle aurait probablement une vie extraordinaire. Premiers mots qui promettaient quelques catastrophes à venir mais ça aussi, Rosen l’ignorait. Pour l’heure, elle  bougeait ses petits bras en secousses brusques et rapides comme le font tous les nouveaux nés.

L’équipée rentra à la maison et les grands parents téléphonèrent au siège de l’armée de terre. Le père était à la guerre où il n’avait nul besoin de lutter pour obtenir un titre de héros. La croix, il l’avait  méritée en épousant Yvette car, à cette époque, les filles-mères avaient bien de la chance de trouver un homme qui accepte de les épouser. D’ailleurs si, la légion d’honneur n’avait été réservée à quelques artistes méritant, sûr qu’on aurait accroché à Jean, la médaille sur le veston.

Enveloppés dans leurs vêtements déjà trop courts, Michel et Rosen  faisaient trembler de cris stridents, les murs du minuscule appartement. Marie-Pierre, leur soeur ainée ne voyait pas d’un très bon oeil ces bébés hurleurs qui venaient encombrer le peu d’espace auquel elle s’était pourtant habituée. A trois ans, elle devait s’accomoder d’un nouveau père, d’un demi frère d’à peine un an et, à voilà qu’à présent on lui imposait deux nains qui encombraient son univers. Elle avait bien pensé étouffer la petite fille avec un oreiller mais la peur de se faire disputer l’avait contrainte à renoncer.

Pourtant, le destin avait manqué d’exaucer ses voeux, lorsque vers dix mois, Rosen fit un purpura fulminent qui faillit la tuer. Recouverte de boursouflures, son corps semblait se réduire comme peau de chagrin sans qu’elle ne se soit donnée la peine de formuler un seul voeu.

Par la suite Luc, Christine, Jean-Alain et Anna vinrent aggrandir la fratrie. Dans le village les langues se déliaient. Jean, le père, était souvent absent et la fidélité d’Yvette avait dépassé le stade du mythe pour celui d’une pauvre femme qui faisait de son mieux pour trouver l’argent nécessaire à la survie de sa famille. Lorsque Jean rentrait, il honorait sa femme mais ignorait le reste de ses responsabilités. Il gardait sa solde pour lui seul et il était bien difficile de lui soutirer quelques sous pour améliorer l’ordinaire.

Au bidonville des années 60, la vie était rythmée par un quotidien très marqué.

La grand-mère, Anne-Marie, était une femme ronde, de petite taille. Elle enroulait chaque jour, ses cheveux gris très fins en un chignon désordonné. Pour dissimuler les crevasses de son corps abîmé, elle enfilait une paire de collants gris épais qui tombaient mollement sur ses chevilles. Une blouse informe faisait oublier qu’elle avait un jour connu le bonheur de se sentir belle.

Chaque après midi, elle s’octroyait un moment de solitude. Chaque jour, elle parcourait un chemin  jusqu’à 18H30, qui sonnait le temps de ce qu’elle avait coutume d’appeler « la soupe au café ». En dehors de cette courte pause, elle se concentrait sur le ménage, les préparations des repas et restait disponible pour offrir aux enfants une présence rassurante.

Yvette quant à elle était debout dès cinq heures, bien décidée à en découdre avec la journée qui promettait d’être rude. Sa liberté était sa seule richesse et elle la protégeait tel un joyau rare et précieux. Jadis, elle avait cru en l’amour  mais, à présent, elle se contentait de rêver grâce aux revues qu’elle dévorait, tard dans la nuit. Lorsqu’elle était certaine que chaque membre de sa tribu se reposait dans les bras de Morphée, elle sortait. Un soir, Rosen qui ne parvenait pas à s’endormir, la surprit alors qu’elle enfilait son pardessus :

– Où vas tu maman?
– Je vais chercher du pain.

A 11h du soir, la raison évoquée était peu crédible. Elle se situait entre le mensonge rassurant et l’impossibilité de dévoiler un mot qui refusait de dire son nom.

En ce temps là, cela n’avait rien d’extraordinaire, on convenait de quelques arrangements, voilà tout. La mère de famille ne se demandait pas si cela était bien ou mal, lorsque le frigo était vide, la morale perdait toute raison d’être. A son retour, elle faisait couler un mélange de café et chicorée puis partait s’occuper du jardin. Lorsque les enfants pointaient le bout de leur nez, il n’était pas rare qu’elle leur demande de se rendre chez tante Mariane pour voir si cette dernière ne pouvait pas leur prêter un peu d’argent. Le grand-père, un homme de petite taille, mince et très musclé, avait oeuvré toute sa vie comme ouvier maçon. Son comportement dénotait une résignation silencieuse face à la dureté de la vie. Il ne rentrait à la maison que pour manger et dormir, toujours légèrement alcoolisé, juste ce qu’il faut pour avoir le courage de revenir. Le béret vissé sur la tête, il s’installait au bout de la table et attendait la soupe au café.

Fut un temps où il avait rêvé d’un courageux beau fils qui leur offrirait une maison et assez d’argent pour une vie simple et sans accrocs. Cette promesse s’était éteinte lorsqu’il avait aperçu sa fille aux bras d’un autre homme pour permettre à sa famille de survivre. Il faut dire que l’injustice faite aux femmes, lui il l’avait vécue puisque Marianne et Jeanne, les soeurs de la grand-mère, avaient été tondues à la libération. De cette période, il ne restait plus que le poids d’une honte à laquelle, il associait une indicible injustice. En quoi le fait de coucher avec l’ennemi était plus scandaleux qu’un homme qui abandonne sa famille ? Lui, se contentait d’observer et ce qu’il voyait, c’était juste un clan qui luttait pour maintenir la tête hors de l’eau.

Cet homme discret avait une place bien à lui et, bien qu’il ne montre jamais son affection, il constituait un repère non négligeable pour les enfants qui guettaient discrétement ses allers et venues et s’inquiétaient dès qu’il avait un peu de retard.

Rosen était la plus intrépide et sans doute, la plus intelligente. A cette époque et, compte tenu des circonstances, l’école était d’emblée, une option à écarter. C’est ailleurs que les enfants allaient construire leur vie et les collines des alentours étaient le réceptacle de leur imaginaire. La petite fille leur avait attribué un nom  et chacune d’elles représentait une figure d’attachement aussi puissante que celle qui les unissait à leur mère. Athénis, la plus grande était aussi la plus généreuse. Ses formes avantageuses autorisaient mille roulades sur ses herbes tendres. Les petits endroits pour se cacher étaient aussi réconfortants que les nichons de grand-mère Anne-Marie et c’est là, qu’à tour de rôle, les enfants construisaient un monde fait d’ardoises et de pierres.

Chaque jour, ils habitaient l’espace en créant des maisons, des commerces et même des cabinets médicaux. Dans ce monde virtuel, rien n’était laissé au hasard et, chaque chose avait son utilité. La fratrie ouvrait parfois ce monde magique à d’autres enfants du village pour lesquels les collines devenaient carrieres. Ce détail, anodin en apparence, prouvait que les intrus ne prenaient pas l’affaire au sérieux. Pour Rosen, au contraire, il s’agissait bien plus qu’un simple jeu. C’était un kit de survie, un cadeau dont elle savait qu’il permettait de croire en la beauté du monde. C’était drôle de voir comme l’espace pouvait se montrer élastique ! Comme dans Alice au pays des merveilles, les enfants croyaient dur comme fer qu’ils rapetissaient et grandissaient en fonction du lieu où ils se trouvaient.

Il n’était pas rare qu’ils oublient l’heure des repas, persuadés que leurs victuailles imaginaires suffiraient à remplir leur estomac. Seule l’arrivée de la pénombre sonnait le déclin du  rêve qui s’évanouissait sous  le soleil couchant. Alors, tel un architecte satisfait de son travail, Rosen quittait les lieux, prête à en découdre, le jour suivant.

Ainsi était la vie ! Rythmée par la recherche d’argent et les rêves d’une vie en construction. La fin de la guerre d’Algérie marqua le retour de Jean en même temps que ses départs fréquents vers des horizons inconnus. La pension qu’il avait obtenue en réparation de ses blessures de guerre ne profitait guère à sa famille et personne ne se formalisait de ses absences répétées qui ne changeaient en rien le quotidien. La grand-mère faisait de son mieux, le grand père rentrait de plus en plus tard,  Yvette continuait à courir après l’argent pendant que les enfants s’inventaient un monde en poudre de perlinpinpin. .

Seule, Rosen pressentit les signes annonciateurs du drame qui s’annoncait .Sa mère ne lisait plus les romans photos, elle les feuilletait nerveusement et  les reposait presque aussitôt dans le panier réservé à cet effet. Telle une lionne en cage, elle arpentait l’appartement et ne sortait plus la nuit, qu’en cas d’extrême nécessité.

Les enfants ignoraient qu’Yvette avait reçu les papiers du divorce et que le pire les attendait. En l’absence d’explication tangible, la petite fille imagina que quelqu’un de son entourage était tombé malade. D’aprés Jacques Lacan 2, le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire sont trois concepts fondamentaux qui sont liés et dont l’équilibre doit être respecté. Un enfant auquel on ne dit pas la vérité à tendance à trouver les réponses via son esprit créatif et, dans ce cas l’imaginaire prend le pas sur la réalité. Le non-dit est un trou inquiétant, une voix d’accés à l’affabulation.

Rosen espérait ainsi conjurer le sort. Chaque jour, elle arpentait les collines et préparait quelques sacrifices pour satisfaire les Dieux. C’est ainsi que sous l’oeil goguenard de la fratrie, elle brûla une poupée sans bras ainsi que quelques jouets dont elle n’avait plus l’utilité.

Ces incantations de dernier recours, ne servirent à rien. Le Père demanda le divorce et la justice lui donna raison. Le 08 février 1965, la mère fut convoquée au tribunal de façon à l’éloigner de son domicile. Le kidnapping de la fratrie allait s’organiser le plus proprement possible.

En ce jour de grand froid, les enfants se serraient près du poêle à bois et riaient à gorge déployée des blagues de Michel quand ils entendirent toquer. Les visites n’étaient pas courantes aussi Marie-Pierre, s’empressa t-elle d’ouvrir la porte libérant ainsi l’accés à une dizaine de gendarmes qui pénétrèrent dans l’appartement. Ils étaient accompagnés d’une femme vêtue d’un tailleur gris clair et d’un petit homme rondouillard en costume trois pièces. Il posa son cartable sur la table de la cuisine et présenta à la grand-mère les justificatifs de sa présence.

Anne-Marie ne savait pas lire mais elle chaussa ses lunettes cassées pour tenter de déchiffrer le document. Agaçée, l’assistante sociale, expliqua qu’ils ne venaient chercher que quatre enfants, ceux dont Jean reconnaissait être le père..

Pensant qu’il s’agissait d’une erreur, Rosen s’avança vers un gendarme et courageusement le fixa droit dans les yeux:

– Nous ne sommes pas juifs !

Comme rien ne justifiait une telle violence, elle avait fait le lien avec les récits du grand-père sur la dernière guerre mondiale. Il lui avait parlé des rafles et de la haine dont étaient capables certains hommes en période de conflit. Elle pensait qu’ils allaient être les prochaines victimes d’autant que l’irruption de l’armée dans le cagibi ressemblait à s’y méprendre, à une descente de la Gestapo.

Loin de faillir à sa mission et sans le moindre état d’âme, le gendarme la souleva de terre et la bloqua sous son bras. Ce geste eut valeur de déclaration de guerre et déclancha la panique générale. Michel se jeta sur le tortionnaire pour le frapper de toutes ses forces de ses poings rageurs pendant que les autres enfants se dispersaient en courant.

Terrorisé par les cris et les pleurs, seul  le petit Luc parvint à se cacher sous une pile de linge, grâce à la complicité silencieuse de la grand-mère.

Pendant ce temps, tête en avant et pieds en arrière, Rosen et Michel se débattaient tant bien que mal dans l’espoir que leur kidnappeur accepterait de lâcher prise. Il n’en fut rien, on les jeta sans ménagement dans un fourgon et, ils assistèrent impuissant au calvaire d’André. Comme un gendarme le traînait sur le sol, l’enfant lui mordit la main. La riposte ne se fit pas attendre, l’homme le gifla et le temps se figea dans un insupportable silence.

Personne ne les avait prévenus et ils ne comprenaient rien à ce qui ce passait. A travers les vitres, ils aperçurent leur grand-mère qui, dans un élan désepéré courait à petit pas sans espoir de les rattraper et ce, sous les regards indifférents de l’assistante sociale et de l’huissier.

Une fois au commissariat, tels de dangereux criminels, on les enferma dans une cellule.

Les policiers craignaient une fugue collective et il était hors de question pour eux de déployer davantage d’énergie. Sans doute n’avaient-ils pas conscience de l’effet dévasteur que représentait la présence de barreaux sur une âme d’enfant. Coupable ! La sanction venait de tomber sans jugement  préalable.

Un gendarme observa longuement la petite fille aux cheveux blonds mêlés. Sa mèche était coupée de travers et elle portait la même robe écossaise depuis cinq mois. Tous les trois étaient sales, très sales même mais si le Magistrat avait su regarder au delà des apparences, il aurait vu que l’amour dans le bidonville, n’était pas une option. La robe écossaise, par exemple, avait été entièrement cousue par Yvette qui souhaitait que sa fille soit la plus belle pour la rentrée des classes.

Pressentant que la situation allait empirer, les enfants hurlaient, pleuraient et suppliaient les gardiens d’ouvrir la porte. Ces derniers se contentaient d’hausser les épaules, persuadés que les enfants n’avaient rien à faire auprès d’une femme qui, selon leurs critères étaient une pute avant d’être une mère.

Bientôt les cris des enfants faiblirent. En état de choc, ils s’installèrent sur le sol et attendirent. Les garçons posèrent leur tête sur les genoux de Rosen et, à cet instant, la petite fille comprit que ses frères étaient anéantis. Tel un tsunami déferlant sur les côtes,  la réalité venait de submerger ses rêves d’enfant. Le Réel venait de prendre le pas sur l’Imaginaire et, à cet instant quelque chose de définitif se brisa. Désormais elle allait endosser une responsabilité impossible à tenir pour une petite fille : Elle se fit la promesse solennelle de toujours protéger Michel et André.

Même si leurs mouvements saccadés par la peur et le froid ne rendaient pas la tache facile, elle insista pour qu’ils mangent les fèves bouillies apportées par la Gestapo.

Tard dans la soirée, le père, accompagné d’un complice, vint les chercher. Résignés, les enfants obéirent et grimpèrent dans le véhicule qui ressemblait à s’y méprendre à un corbillard. Ils roulèrent pendant plus de sept heures et, pendant, toute la durée du trajet,  ne posèrent aucune question. Le traumatisme de la séparation venait de causer des dégâts psychiques irréparables.

Rosen et ses frères furent donc arrachés à leur mère, à leurs cheres collines ainsi qu’au sein d’Anne- Marie pour une destination inconnue.

A cette époque, ils ignoraient que, traumatisé par la violence de l’enlèvement, le reste de la fratrie, demeurait inconsolable. Chaque jour, Anne grimpait sur Athénis et fixait l’horizon dans l’espoir d’aperçevoir ses compagnons de jeu. Elle restait là, pendant des heures, jusqu’à ce que ses yeux fatigués, l’invitent à renoncer.

Yvette avait bien failli mourir de cette rupture précipitée puis elle était parvenue à se convaincre que ce n’était qu’un malheur de plus dans sa vie tourmentée. Elle ne pouvait  se permettre de tomber malade, ni même de déprimer car  ses responsabilités exigeaient qu’elle organise la survie du reste de la tribu.

La grand-mère conserva les jouets et les vêtements des disparus comme vestige d’une blessure à jamais ouverte et lors des longues soirées d’hiver, leur absence rendit le silence plus pesant encore.

Environ une dizaine d’heures après leur enlèvement le conte de Grimm fut revisité mais, cette fois, Hancel et Gretel étaient accompagnés d’un frère, d’un an plus âgé. Ils pénètrèrent dans un bois jusqu’à un lieu nommé  » la Gogarderie » où, sur le pas de la porte d’une maison isolée, Edith Piaf,  les attendait. Du moins, cette petite femme brune aux cheveux frisés et au ventre rond lui ressemblait. Elle les embrassa comme si elle les connaissait depuis toujours. Elle leur présenta Evelyne de trois ans leur aînée ainsi qu’une vieille femme, frêle et menue, qui se nommait Eugénie. La famille d’origine venait d’être remplacée par une copie. Une nouvelle grand-mère, une nouvelle mère et même une nouvelle soeur. Rosen et ses frères se retouvaient sur le négatif d’un film, condamnés à vivre une histoire qui n’était pas la leur.

Bien que les enfants soient épuisés, la sorcière leur fit faire le tour du propiétaire. La chambre bleue fut d’office attribuée aux garçons et la verte aux filles. La jaune était réservée aux  parents et l’entrée était frappée de l’interdiction d’y pénétrer sous peine de représailles. Rosen aurait préféré ne pas être séparée de son jumeau mais elle comprit rapidement que riposter ne servirait à rien et qu’il était préférable de garder son énergie pour les jours à venir. Pas de larmes, pas de riposte, le mode survie s’était activé au moment même où ils avaient quitté le commissariat.

Dès le lendemain, le travail de sape et d’humiliation fut à l’oeuvre. La sorcière, encouragée par le silence du père, prit les enfants en photo pour que soit immortalisé leur degré de saleté. La réputation d’Yvette fut mis à mal. La maîtresse de maison n’hésitait pas à marteler à la fratrie que leur mère n’était qu’une « pute », une fille de rien, sale et paresseuse.  Dans sa bouche, ces propos prêtaient à rire puisqu’elle même avait été ramassée par le père dans un bar à hôtesse, mais la sorcière pensait qu’il existait une hierarchie sociale entre les putes et les prostitués. La vie parisienne offrait l’occasion de rencontrer du beau monde et elle se félicitait d’avoir pu  choisir ses clients. Rien à voir avec les arrangements glauques d’une petite pute de province qui se donnait le titre sans en avoir la classe.

Cette volonté de détruire l’image maternelle finit par porter ses fruits. Rosen ne détesta pas sa mère mais mit ses souvenirs en suspend, d’autant que le père n’était pas exempt de la maneuvre. Dès que les enfants osaient parler de leur passé, il fondait en larmes et déroulait la liste des infamies dont-il estimait être la victime.

Sentant que la victoire était proche, la sorcière exigea d’être appelé maman. Vaincus par les multiples stratagèmes utilisés par l’ennemi, les enfants baissèrent définitivement les armes et obéirent à ses injonctions. Ils acceptèrent de prendre un bain une fois par semaine dans une bassine d’eau glaçée, dèposée à même le sol. Ils restaient debout, de longue minutes attendant que leur nouvelle mère ait fini l’inspection des pieds, des mains et des oreilles. Les humiliations et les brimades à répétition nourrissaient une haine qui mûrissait de jour en jour. Parfois, les frères se rebellaient et disparaîssaient quelques heures pour des jeux innocents.  Fidèle à sa promesse, Rosen effectuait leurs tâches en plus des siennes pour éviter qu’ils ne soient réprimandés mais les garçons étaient sur la sellette. André ne disait rien mais ses gestes brusques et son refus de baisser les yeux promettaient quelques ripostes.

Rapidement ce père qu’ils connaissaient à peine, montra son vrai visage. Il buvait plus que de raison et se battait frequemment avec sa femme. Les assiettes, les légumes et tout se qui se trouvaient à portée de main traversaient la pièce, obligeant  les enfants à courir aux abrits. Geneviève reprochait à son époux, son alcoolisme, ses dépenses invétérées ainsi que ses nombreuses maitresses. Lui, exigeait qu’elle montre plus d’affection et de considération à ses enfants.  Il était le témoin direct du sort qui leur était réservé  mais le chemin parcouru pour arriver jusqu’ici était bien trop engagé pour qu’il puisse renoncer. Et puis, cet homme n’était plus que l’ombre de lui même, incapable de prendre la moindre décision. Le plus triste dans cette histoire  est qu’il répétait à qui voulait l’entendre qu’Yvette était l’amour de sa vie et qu’il regrettait de l’avoir quittée.

Pendant que le père dépensait sa pension et sombrait dans un désespoir toujours plus profond, Geneviève supervisait les travaux militaires. La marâtre avait pour ambition de réaliser un corps d’armée et elle allait se donner les moyens d’y parvenir.

Dans un quotidien sans affect et alimenté par les brimades, Rosen n’aurait pas tenu longtemps si un événement n’était venu donner un peu de couleur à la morosité ambiante. Genviève offrit à chacun des enfants, une chèvre ainsi qu’un carré de jardin. Ce cadeau était, bien sûr, empoisonné. Elle savait pertinemment que les enfants aimeraient leurs animaux et que cet attachement les retiendrait aussi sûrement qu’un arrimage de bateaux.

Les bêtes s’appelaient blanchette, Noiraude et Cosette. Cette dernière était réservée à Rosen, histoire de lui rappeler qu’elle n’était qu’une misérable enfant, accueillie gentiment chez les Tenardier.  La belle-mère se débrouillait toujours pour garder le contrôle et ce comportement pervers trouvait ses origines dans la relation qu’entretenait Geneviève avec Eugénie, sa propre mère. Elle lui reprochait de ne pas l’avoir aimée suffisamment et aujourd’hui, elle lui en faisait payer le prix fort. A force de travail et d’efforts la marâtre était parvenue à acheter  les maisons qui entouraient la Godarderie. Elle en avait acquis deux, le Poto et  le Timbloux dont Eugénie était locataire. Le loyer était si élevé que les huissiers débarquaient régulièrement, histoire de mettre la pression à la vieille femme qui s’abaissait alors à demander l’aumône à sa fille.

La grand-mère était une femme menue, son chignon noir enroulé sur la tête lui donnait un air étrange d’héroïne de bande dessinée. Chaque jour, elle enfourchait son vélo et parcourait plus de quinze kilomètres pour aller au marché acheter des denrées alimentaires. Rosen voyait en cette nouvelle mamie une possible alliée et faisait plusieurs fois par jour les cinq cents mètres qui séparaient les deux maisons.

Elle aimait se rendre chez Eugénie, en premier lieu parce que cette dernière détestait sa fille et aussi parce que l’endroit était paisible. La grand-mère ne vivait pas seule. Elle partageait sa vie avec  Berthe. Cette femme, âgée d’une soixantaine d’années, était très malade et, la plupart du temps, elle restait alitée. Jadis elle avait été la maîtresse du défunt mari d’Eugénie, pourtant aucun sentiment de jalousie n’entachait la relation des deux femmes. L’homme volage leur avait finalement offert l’occasion d’un soutien mutuel ainsi qu’une solide amitié.  Mireille faisait également partie de leur vie. Cette petite fille était encore un nourrisson lorsque Geneviève avait accepté de s’en occuper en échange d’une somme d’argent. A l’époque, elle travaillait comme hôtesse dans un bar américain et, cet arrangement lui avait ouvert les perspectives d’un monde plus convenable.  A bientôt neuf ans, l’enfant ne disait jamais un mot et donnait le sentiment étrange d’avoir peur de déranger.

Rosen préférait de loin, la compagnie d’Eugénie.Toutes deux transportaient des brouettes chargées d’herbe pour nourrir les animaux de la ferme. Une fois la tâche accomplie, elles dégustaient une boisson chaude près du poêle à bois qui chauffait toute la maison.Une dizaine de félins entraient et sortaient à leur guise grâce à une chatière spécialement aménagée pour leur confort personnel. Il fallait les voir ces gaillards, l’un sur la chaise, l’autre sur le canapé et Rosen aurait juré qu’ils organisaient des tours de garde au pied du lit occupé par la malade. Un oeil averti aurait constaté qu’eux seuls, étaient les véritables rois du Timbloux.

Malheureusement, les absences de la jeune fille ne duraient jamais très longtemps. Elle était rapidement rappelée à l’ordre par la belle-mère qui s’empressait de lui donner de nouvelles besognes à accomplir.

Un mois après leur arrivée, Myriam, une petite soeur, vint au monde. Elle fut logée dans la chambre verte, ce qui constitua une aubaine pour les demi-soeurs. Elles  se concentrèrent sur les soins à apporter à la nouvelle venue et trouvèrent là un prétexte pour ne plus s’adresser la parole.

Ménage, nourriture, jardin, animaux et…le père. L’école était devenue un rêve lointain et inaccessible pour des gamins condamnés à une peine fermière. Il n’était nullement besoin de leur en interdire l’accés car, à cette époque, les enfants de divorcés étaient pire que le SIDA des années 80. Ils étaient pestiférés et condamnés avant même d’avoir eu l’occasion de lutter.

Quand Geneviève trouva un travail à l’usine, les enfants pensèrent qu’ils allaient enfin pouvoir souffler mais c’était sans compter la réserve venineuse de la vipère. Elle établissait une liste des corvées à accomplir et chaque soir, contrôlait avec minutie que ses consignes aient été respectées.

Les jours, puis les mois défilèrent sans que jamais la fratrie n’ait de nouvelles de leur mère, d’ailleurs, ils n’en demandaient pas. Geneviève s’était substituée à leurs rêves et se débrouillait pour envahir leur quotidien.  Dans cette ambiance délétaire, les humilations étaient monnaie courante et en sept ans, Rosen reçu deux compliments : le premier fut à mettre sur la compte de la bonne humeur de sa geôlière. La petite fille avait fabriqué un poulailler fort utile qui lui valur un mot agréable. Le deuxième fut accidentel. Comme une amie de passage remarquait la beauté de l’enfant, Geneviève ne put éviter d’abonder en son sens.

Pourtant et aussi étrange que cela paraisse, Rosen était reconnaissante à son bourreau de ne pas l’abandonner, de continuer à l’accueillir malgré toutes les imperfections dont on avait fini par la convaincre. Cette femme représentait une figure d’attachement, pas d’amour, non. Seulement d’attachement et la nuance était de taille. L’enfant ne l’aimait pas mais elle avait besoin de sa présence, besoin de la fausse sécurité qu’elle lui procurait. D’elle elle apprenait la rigueur, la tenacité ainsi qu’une tolérance hors norme à la douleur.

Un jour de grande chaleur André proposa une boisson aux jumeaux qui s’activaient au potager. Bien que l’accès en soit interdit pour l’après midi, il entra dans la maison. Ce qu’il vit bouleversa sa vie organisée. Genéviève faisait l’amour avec un homme et, cet homme n’était pas Jean. Leurs regards se croisèrent et il sut alors, qu’il se trouvait à la merci du Diable..

La réplique fut aussi rapide que violente. La marâtre l’accusa de la pire des infamies. Elle décréta que le garçon était zoophile et parvint à le faire interner en psychiatrie sans que Jean ne s’y oppose.  Dès lors, les événements s’enchaînèrent provoquant l’accélération d’une descente aux enfers progammée.

A l’aube de ses 13 ans, Rosen apprit une nouvelle signification du mot trahison. Un oncle commit des attouchements sur l’adolescente au vue et su de sa femme. Il souleva ses vêtements et enfonça son doigt sale dans le vagin de l’enfant, apeuré. Cela n’arriva qu’une fois car les  années passées auprès de sa mère biologique lui avaient fourni les bases nécessaires à sa survie. Elle changea ses habitudes de façon à ne plus jamais rester seule avec l’individu mais garda le silence par peur d’être réprimandée ou pire, d’être enfermée. Comme elle se sentait coupable, elle jeta son short préféré et se fit la promesse de porter des choses moins voyantes. Malheureusement, cet incident confirma le regard désastreux qu’elle portait désormais sur elle-même. La jeune fille venait de perdre toutes illusions sur le genre humain et savait qu’elle ne pourrait plus jamais faire confiance à personne.

Quelques jours plus tard, Jean fut accusé par sa femme d’avoir abusé d’Evelyne. Elle quitta la maison et Jean hurla son innocence. Le père de famille qui la considérait comme sa fille en fut terriblement affecté et il sombra plus encore dans l’alcoolisme. Dans tout ce chahu bahu, chacun en prenait pour son grade et nul n’était à l’abri de prendre une balle perdue.

Seule la présence des animaux rendait la vie plus douce. Les poules, les chèvres et les lapins constituaient une famille à laquelle il ne manquait que la parole. Un jour, Jean offrit un corbeau à  Rosen. Gaston comme elle l’appelait, lui procura ses plus grands moments de bonheur. Il était grand, bruyant, sale mais il ne fallut pas longtemps à la jeune fille pour l’apprivoiser. Lorsqu’il se déposait  sur son épaule, elle éprouvait une joie et une fierté sans précédent. Sa présence était un réconfort d’autant qu’à présent, elle savait qu’André ne reviendrait pas. Yvette était allée le chercher à l’hôpital pour le ramener au bidonville.

De l’époque du kidnapping, il ne restait plus que les jumeaux, plus unis que jamais autour de leur famille animalière. Geneviève avait raison, les animaux représentaient un lien aussi solide qu’une corde de pendu.

Les anniversaires étaient peu fêtés ou alors ils sonnaient l’heure d’une humiliation supplémentaire. Un martinet en guise de cadeau pour rappeler qui était la chef ou une attention particulière avec, à la clef, une belle saloperie. En face du monstre, l’adolescente se surprenait encore à espérer. Peut-être que ses efforts finiraient par porter leurs fruits et qu’elle parviendrait à plaire et même à être aimée. Elle ignorait que Geneviève en était incapable, l’ancienne hôtesse de bar avait des comptes à régler et les enfants n’étaient que l’exutoire de la haine qui l’habitait.

Au quotidien, Rosen faisait de son mieux pour satisfaire les besoins d’une belle-mère acariatre. Elle  avait à coeur de protéger son frère et volait à son secours chaque fois que nécessaire. Des deux, elle pensait qu’elle était la plus forte et la plus résistante mais tout ceci n’était qu’un leurre. Elle portait sur ses épaules un poids bien trop lourd qui menacait, à chaque instant, de l’écraser.

A 16 ans, Rosen aimait son frère, les animaux, sa petite soeur ainsi que les deux autres enfants nés du couple. Si elle ressentait de la tendresse pour son père, les sentiments à l’égard de sa belle mère s’avéraient plus complexes. Elle représentait un modèle d’identification, parfois admiré et anormalement craint. Jamais la jeune fille ne se serait crue capable de briser ses chaînes si un événement d’une extrême gravité n’était venu ébranler ses certitudes.

La journée qui s’annoncait promettait d’être heureuse puisqu’ elle avait déniché un fard à paupieres abandonné par Evelyne. Dans un quotidien sans cadeaux et sans douceur, ce petit boîtier tenait lieu de miracle. Elle quitta sa chambre le coeur léger, enthousiaste à l’idée de retrouver Gaston.

D’habitude, le jeudi, Geneviève ne travaillait pas pourtant ce jour là la maison était déserte. Rosen n’ignorait pas l’étendue de la perversité dont sa belle mère était capable mais il ne lui vint pas à l’esprit qu’elle s’était arrangée pour que la jeune fille soit seule lorsque Marc arriverait. L’homme d’une quarantaine d’année était veuf et, à l’évidence, il avait des vues sur la jeune fille. Lorsqu’il frappa à la porte, elle ne se méfia pas et lui ouvrit comme elle en avait l’habitude. Il ne prit pas la peine de la séduire et sauta sur elle avant de la violer à même le sol. Cette fois, le temps se figea sur un traumatisme déjà bien engagé.

Elle savait qu’elle ne se remettrait pas d’un coup pareil. La violence venait de se fracasser sur le peu d’espoir qui lui restait. Pourtant, et bien qu’elle en eut le désir, elle ne parvenait pas à quitter les lieux.  Elle pensa à Michel, à son père, à Cosette et Gaston. La fuite signifiait rompre sa promesse et cette parole était son seul repère.

La marâtre envisageait un mariage car les compétences de Marc en maçonnerie représentaient une aubaine . Si Rosen tombait enceinte, tout serait parfait et l’homme ne verrait pas d’inconvénients à mettre en oeuvre  les projets de rénovation de la Gogarderie.  Le complot était bien huilé mais cette fois, Geneviève surestima son influence. Lorsque Rosen trouva la promesse d’une union posée sur la table de la cuisine, elle ne réfléchit pas davantage et quitta la maison. Elle marcha le long du chemin scabreux comme s’il avait s’agit d’une simple ballade. Elle ne possèdait rien de plus que ce qu’elle portait sur elle, une robe bleue en toile et de petites sandalettes aux lanières serrées.

Le fait que ses cheveux blonds et sa longue silhouette élancée la fasse paraître plus vieille que son âge représentait un avantage dont elle n’avait pas conscience. Pour l’heure, elle ne pensait qu’à une seule chose : fuir le négatif du film sur lequel on avait plaqué son image.

Lorsqu’elle arriva sur la grand route, elle tendit son pouce dans l’espoir qu’un conducteur s’arrête et elle n’eut pas à attendre bien longtemps. A partir de là plusieurs véhicules se succédérent : deux chevaux , Renaud cinq et même une  Ford Torino. Personne ne lui posa de questions et pour la première fois, elle pensa que les choses allaient finir par s’arranger. Quant elle fut à mi-chemin, elle patienta pendant plusieurs heures. Le dernier chauffeur l’avait déposée dans un bled desert, elle avait chaud, faim et ne possédait pas un seul sou en poche.

Heureusement, en cette journée ensoleillée un combiné Volkswagen s’arrêta enfin. L’homme qui se trouvait au volant avait l’allure décontractée d’une personne en vacance. Il s’adressa à elle d’un sourire timide et inquiet:

– Un problème ?

La jeune fille afficha un air confiant.

– J’étais en vacances avec des amis mais j’ai appris que ma mère était malade, je dois absolument la rejoindre.
– Où allez vous ?
– A Redon.
– On dirait bien que c’est votre jour de chance, c’est dans ma direction.

Sans la moindre hésitation, elle grimpa dans le camping-car et instinctivement, s’assura qu’elle n’était pas suivie. Elle avait toujours l’impression que sa marâtre allait surgir d’un instant à l’autre, l’empoigner par les cheveux et la forcer à la suivre. Pourtant rien de tel ne se produisit. Rosen avait bel et bien mis les voiles.

L’homme sortit une cigarette de son étui :

– Tu en veux?
– Oui merci.

La jeune fille qui n’avait encore jamais consommé ne savait trop comment s’y prendre. Elle avala la fumée et son goût âpre lui brûla la gorge. Elle tenta de reprendre sa respiration, toussa et échappa quelques larmes. Le conducteur n’était pas dupe, il sourit plus franchement que la première fois et lui tendit un mouchoir:

– Tu as faim ? Tu veux manger quelque chose ?

Rosen acquiesça avec un peu trop d’enthousiasme.

Il gara son long véhicule près d’un snack-bar et il l’invita à s’asseoir à une table à l’ombre d’un platane. Rosen commanda une double portion de frites qu’elle avala de bon appétit. Une fois son estomac calé, elle consomma un soda en observant son hôte du coin de l’oeil. Il était gentil et pour Rosen, les gens sympathiques étaient bizarres.

– Tu n’as rien à craindre de moi, tu sais. Je suis inspecteur de police.

Il est probable qu’il n’était rien de ce qu’il disait et que son discours n’avait d’autres objectifs que de tranquilliser la voyageuse mais c’était sans importance.  Rosen était plus impatiente qu’inquiète. Elle était pressée de reprendre la route aussi sonna t-elle l’heure de départ.

– On y va ?
– Non, il est trop tard, j’ai beaucoup roulé et j’ai besoin de me reposer. Je te laisse le lit, je vais dormir sur le siège avant.

Elle obéit et commenca à paniquer lorsqu’elle entendit le cliquetis de la serrure qui signifiait qu’il venait de l’enfermer. Dans quel guet-appant était-elle tombée, qu’allait-il lui arriver ? Cette nuit là, elle ne parvint pas à fermer l’oeil. En réalité l’homme qui avait parfaitement compris la situation cherchait maladroitement à la protéger. Probablement pensait-il que tant qu’elle resterait avec lui, elle serait protégée d’éventuels prédateurs.

Le lendemain matin, rassurée, elle accepta un petit déjeuner et se surprit à plaisanter. Ils prirent la route de nouveau et roulèrent encore quelques heures en écoutant la musique de Frank Zappa ou encore James Brown. En d’autres circonstances, elle aurait sans doute apprécié de découvrir ces chanteurs qu’elle ne connaissait pas mais la distance qui la séparait de sa famille se rapprochait et elle ne pensait plus qu’à une chose. Serrer sa mère dans ses bras. L’homme la déposa à un embranchement, à dix kilomètres de Redon.

Elle marcha d’un pas rapide. Les lanières de ses chaussures pénétraient sa chair, ses pieds étaient blessés mais elle s’en moquait. Elle rentrait chez elle.

Elle retrouva sans peine la maison de son enfance, elle frappa, cria jusqu’à ce qu’un passant l’informe que les lieux étaient inoccupés depuis plusieurs années déjà. Dépitée, elle réfléchit un court instant et décida de se rendre chez ses tantes qui résidaient deux rues plus loin.

Là, rien n’avait changé. Les volets étaient toujours en piteux état et la Vierge silencieuse figée dans son alvéole sanctifiait le lieu d’une majestueuse gravité.

La jeune fille toqua et aussitôt elle reconnut le fort accent Breton de Marianne:

– Oui oui, j’arrive une seconde.

La porte s’ouvrit et Rosen offrit un large sourire que sa tante ne comprit pas.

– C’est pourquoi ?
– C’est moi, c’est Rosen!

Marianne resta un moment interdite avant de poser la main sur sa bouche et  serrer la jeune fille dans ses bras. Au même moment, Luc entra. Surpris pas ces effusions, il s’apprêtait à faire demi-tour quand sa tante le retint:

– Voyions, tu ne reconnais pas ta soeur ?

Sur ce, elle se pencha à la fenêtre et héla un voisin pour lui ordonner d’aller chercher Yvette. Face à l’urgence de la situation, Luc grimpa dans le véhicule de l’homme en question qui démarra en trombe.

A peine cinq minutes plus tard, famille, voisins, tantes, cousins, tous étaient réunis dans le minuscule salon des tantes.

Marianne sortit d’un coffre un ours en peluche qui appartenait à Rosen et qu’elle avait soigneusement conservé. La jeune fille était submergée par l’émotion et lorsqu’Yvette franchit le pas de la porte, elle pensa que tous les soucis allaient s’envoler comme par magie. Mais c’était trop tard et elle allait vite se rendre compte qu’aucun traumatisme ne peut défier l’ordre du temps. Pour l’heure, mère et fille étaient heureuses de se retrouver et ce retour soulignait l’immense injustice dont-elles avaient été victime.

Rosen aurait aimé rester chez ses tantes, histoire de faire le point, de réfléchir à sa vie passée  mais la maison en toit de chaume, composée d’une seule pièce et de deux lits clos, était trop étroite pour l’accueillir.

La jeune fille suivit donc sa mère dans le logement HLM où vivait désormais les grands-parents, Luc, André ainsi que deux autres enfants nés à la suite du kidnapping. Thierry était âgé de sept ans, et Joëlle cinq ans.  On les lui présenta comme ses demi-frères et soeurs mais pour Rosen, ce n’était jamais que de parfaits inconnus.  Au lieu de figer le temps, l’enlèvement avait creusé un trou gigantesque impossible à combler.

La vie à la cité HLM n’avait strictement rien à voir avec celle de la campagne et l’ensemble de ses repères s’en trouvait bouleversé. La vie rythmèe des animaux, les visites à Eugénie, les moments de complicité avec Michel étaient remplaçés par le brouhaha incessant des allers et venues de gens qu’elles ne reconnaîssaient pas et qui se présentaient pourtant, comme cousins et amis. Mais où étaient-ils lorsque ses frères  et elle avaient été kidnappée? Et pourquoi personne ne s’était soucié de leur sort pendant toutes ces années ? Rosen était devenue la curiosité du moment pour une bande de pantins articulés. C’est comme si elle avait gagné un jeu de télèvision qui la propulsait sous les projecteurs, elle était la nouvelle vedette de la star académie sans même avoir besoin de chanter.

Le sourire de convenance qu’elle affichait alors ne servait qu’à dissimuler un profond sentiment de culpabilité qui s’aggravait de jour en jour. Elle s’accusait d’avoir abandonné son père, Michel, sa soeur ainsi que les animaux. Elle avait beau se répéter qu’elle n’avait pas eu le choix mais rien à faire, le malaise persistait.

Aveuglée par la joie d’avoir retrouvé sa fille, Yvette ne cessait d’inviter, montrer et répéter à qui voulait l’entendre qu’elle était une bonne mère. Elle était allée chercher André à l’hôpital psychiatrique et Rosen était de retour. Alors quoi ? Qu’avait-elle encore à prouver ? Elle ne sut pas déceler les signes annonciateurs d’une fuite en avant qui ne s’arrêterait que 40 années plus tard. Pour l’heure, les années 70 offraient le plein emploi et Yvette n’eut aucune difficulté à  trouver un travail à sa fille. La mère de famille quant à elle, continuait à sortir à des heures qui laissaient penser que ses petits arrangements ne faisaient pas partie du passé.

Rosen ne parvint jamais à rester plus de quinze jours au même endroit. Tour à tour, elle travailla comme employée de maison, cantinière et même aide-soignante. Elle n’était pas bête, était loin d’être fainéante mais elle ne se sentait bien nul part et totalement en décalage. Elle avait l’impression d’avoir été propulsée par une machine à souffler dans un monde où régnait l’angoisse et le désordre. Au bout de quelques mois, elle regretta la ferme mais mieux vaut ne pas se leurrer sur ce qui lui manquait alors. Sa nostalgie portait sur l’apparente sécurité d’un monde où elle possédait ses habitudes. Bien sûr, elle s’était éloignée du danger mais ce danger là, elle s’y était habituée et savait exactement à quoi s’attendre. Les faits et gestes de Geneviève comme ceux de son violeur étaient prévisibles et elle savait parfaitement comment s’y prendre pour ne pas souffrir. Elle avait appris à anticiper leur désir de façon à ce qu’ils ne soient  jamais contrariés, ou alors, le moins possible.

Si un peu de répit avait été accordé à l’adolescente, son destin aurait-il été différent ? Il est bien sûr, impossible de répondre à cette question mais ce qui est certain c’est que personne ne peut fabriquer de nouveaux liens d’attachement en un claquement de doigts.

Pourtant elle avait essayé et avait même renoué avec une amie du temps des jeux sur la colline. Jacqueline était une jeune fille de bonne famille. Elle était assez forte et portait inlassablement le même bandeau rouge sur ses cheveux ébènes . Elle était en admiration devant Rosen qui, comme beaucoup d’ autres enfants en difficultés, avait une prédisposition à l’affabulation. Si l’adolescente racontait des histoires c’est parce que, il y avait beaucoup trop de choses, inscrites dans la réalité qu’elle ne pouvait révéler. Elle promit à son amie qu’ailleurs, la vie était formidable, qu’elle lui montrerait le château où elle avait vécu, que son père était général dans l’armée et que si elle acceptait de la suivre elle lui ferait découvrir des horizons beaucoup plus vastes que ce qu’elle avait connu jusqu’alors.

Evelyne était gentille, influencable et très naïve. Elle emprunta à ses parents les valises et l’argent nécessaires à l’expédition et toutes deux quittèrent les lieux, bien décidées à en découdre avec le monde.

Elles prirent le train, le bus et  quiconque aurait croisé les deux jeunes filles aurait pu croire à l’histoire de deux soeurs complices et heureuses de partir en vacances. Comme elles marchaient en direction de la ferme, le visage de Rosen se crispa. Elle ralentit le pas, puis s’arrêta :

– Alors, tu viens? Demanda Evelyne, enthousiaste.
– Non, attends, je ne suis pas sûre.

Sur ce, elle s’intalla sur une pierre et délia les laçets de ses chaussures, prétextant un caillou qui lui irritait l’orteil. Elle prit son temps, si bien que son amie s’impatienta :

– Je commence à me dire que ton histoire n’est pas vraie.

De rage et les poings serrés, Rosen se leva d’un bond :

– Mais si, elle est vraie!
– Alors prouve le !

La fugueuse se leva et jeta son sac sur son épaule avant de faire un demi-tour en règle :

– Oh, et puis, j’en ai marre, allez viens, on s’en va.
– On s’en va..mais je croyais…
– Et bien tu croyais mal ! Allez viens, j’ai beaucoup mieux à te montrer !
– Mais où va t-on aller ?
– A Paris.
– Paris ? Mais on a plus d’argent, il faut de l’argent pour aller à Paris !

Ce que Rosen ne pouvait dévoiler à son amie c’est qu’à force de rupture, elle n’avait plus d’endroits où elle pouvait tout simplement dire : c’est chez moi. Elle irait là, où son père avait rencontré Geneviève, là où il avait engagé le malheur de ses enfants. Si Paris était doté d’un pouvoir démoniaque alors elle se perdrait dans sa fange, jusqu’à l’overdose.

C’était  l’automne et la pluie menacait de tomber. Elles rejoignirent la route nationale et firent du stop jusqu’à que ce soit pas un mais deux véhicules qui s’arrêtent. Deux hommes en descendirent. Le premier était un grand brun costaud, l’autre semblait plus timide, plus effacé aussi et c’est à peine s’il prit la parole.

Evelyne n’était pas rassurée, mais Rosen insista. Elles grimpèrent chacune dans une voiture sans penser une seule seconde à un possible traquenard.

Pendant toute la durée du voyage, Matha montra plus d’attention à Rosen qu’elle n’en avait reçu pendant ces huit dernières années. Il lui offrit un repas au restaurant, des vêtements ainsi qu’un jolie bracelet, imitation ivoire. La culpabilité ne la lâchait pas et si elle pouvait accepter des présents, elle n’allait pas tarder à s’aperçevoir qu’elle était incapable de ne rien donner en retour. L’homme allait donc rapidement récupérer son investissement.

Le véhicule qui transportait Evelyne disparut dans la nature sans que cela ne parvienne à émouvoir la jeune fille. Elle n’apprit que plus tard que, finalement son amie était rentrée chez ses parents. Rosen ne se posait aucune question, elle vivait l’instant présent, déconnectée et légère à l’abri du monde réel dont aucune promesse n’était parvenue à la retenir.

Une fois arrivée à Paris, Matha proposa de l’héberger. Il vivait dans un appartement au dessus d’un magasin de moquette.Le logement  était confortable et, bien qu’il ne soit pas en mesure de décrire son travail, l’homme ne semblait pas manquer d’argent. Il n’eut aucun effort supplémentaire à fournir pour que Rosen cède à ses assauts, pas plus que pour qu’elle accepte de se livrer à ses copins et copines de passage. La jeune fille découvrait que le sexe et l’alcool permettaient de fuir la réalité aussi sûrement qu’une drogue dure.

N’importe quelle personne sensée qui se serait intéressée à elle, aurait fait le constat suivant. Elle n’était pas encore majeure et vivait enfermée dans un sexodrome ou rien ne l’obligeait à penser. Avec Matha, il n’était pas question d’amour, d’ailleurs, il était trop tard pour qu’elle apprenne ce que ce mot signifiait.  Le traumatisme remontait à l’époque du kidnapping, lorsqu’elle avait été arrachée à tout ce qu’elle tenait. Comment peut-on de nouveau prendre le risque d’aimer lorsque  les rêves peuvent se briser du jour au lendemain ? Et puis elle n’en avait pas conscience mais, désormais, les prédateurs elle les reconnaissait à 100 mètres 4. Dès lors qu’elle croisait leur regard elle devenait la proie idéale et, compte tenu de son enfance gâchée tout ceci n’avait rien d’anormal. Il n’est pas rare que les victimes développent un sixième sens qui les alerte en cas de danger. Cependant, dès lors qu’elle croise le regard du bourreau, le risque de tomber dans la fosse augmente, le loup et l’agneau se reconnaîssent.3

Matha était un proxénète réputé dans la capitale et il était plus que certain qu’une fois qu’il aurait finit de jouer avec la jeune femme, elle se retrouverait sur le trottoir. Cependant, un allié inattendu vint  à son secours. Mohamed, l’homme qui avait pris Evelyne en voiture débarqua un beau matin. Il passa plusieurs jours de suite et attendit qu’ils soient seuls pour faire part de ses sentiments à la jeune fille.

– Je suis venu pour toi.

Vêtue d’une simple nuisette, Rosen éclata d’un rire franc et sincère avant d’allumer une cigarette.

– On ne se connaît même pas.
– Je sais que cela est difficile à croire mais la première fois que je t’ai vu, je suis tombée amoureux. Je sais que c’est totalement déraisonnable mais, depuis ce jour, je ne cesse de penser à toi.
– Ah bon, tu veux qu’on couche ensemble ?
– Je veux que tu viennes avec moi, tu ne peux pas rester ici, tu es en danger.
– D’accord.

Il fut étonnée d’une réponse aussi rapide. En réalité, Rosen se moquait pas mal du danger qui la guettait et, à cette époque, elle aurait suivi n’importe qui pourvu qu’il lui montre un semblant d’intérêt. Elle s’était oubliée au bénéfice de l’étrangeté. Elle vivait ce que les psychologues nomment la dissociation psychique. Un état émotionnel particulier qui parque les émotions dans un lieu mental désormais inaccessible. Elle ne connaissait ni la peur, ni la tristesse, ni la joie et encore moins la douleur. Elle était devenue aussi imperméable qu’un ciré haut de gamme pendant la tempête.

Mohamed quant à lui, risquait gros, car on ne vole pas  impunément la marchandise d’un souteneur sans en payer le prix fort. Il trouva une planque dans une chambre de bonne située au coeur de la capitale. Il espérait dédommager Matha du préjudice subit dès qu’il aurait rassemblé suffisamment d’argent pour payer l’amende.

Rosen le suivit jusqu’à l’étroitesse de l’appartement. Lorsqu’elle ouvrit la porte, la première chose qu’elle aperçut fut une banquette jaune et noire, totalement délabrée. Il n’y avait pas l’eau courante et les toilettes étaient situées sur le pallier.

En invitant la jeune femme à le suivre, Mohamed n’avait pas seulement trahi son ami, il avait également perdu sa principale source de revenus. Il n’était pas à franchement parler un proxénète mais servait de petites mains, notamment lorsqu’il s’agissait de trouver des filles. Il décida que la vente de drogue participerait à les faire vivre. Cependant, une affaire ne se montait pas du jour au lendemain et le couple devait à tout prix trouver de l’argent.  Rosen trouva des emplois mais malgré sa bonne volonté, les contrats se terminaient toujours de la même façon. Elle surveillait les enfants, le mari lui faisait des avances, elle acceptait ce qui, inexorablement provoquait une catastrophe qui l’obligeait à prendre la fuite, parfois sans même être payée. Le même scénario se répéta pendant un an et demi jusqu’à ce qu’elle soit enceinte. Elle n’avait d’ailleurs pas vingt ans lorsqu’elle accoucha de son premier fils. Mohamed l’aimait mais le couple ne s’entendait pas. Il se disputait sans cesse et chaque dispute virait au drame. Une nuit où la bagarre fut plus violente que d’habitude, il prit son enfant sous le bras et claqua la porte en jurant qu’il ne reviendrait pas. Comme elle fermait les volets, elle aperçut Matha qui entrait dans l’immeuble et, prise de panique, courut se réfugier chez une couturière qui vivait dans l’appartement au dessus du sien. Douchka, une femme de caractère, accepta de l’aider. Elle la cacha et affirma que le couple avait déménagé. Matha ne leur avait jamais pardonné  de s’être enfuies et, il était prêt à tout pour se venger et récupérer ce qu’il considérait comme sa propriété. Depuis des milliers d’années, les prédateurs attaquent et leurs proies tentent de leur échapper. Si Douchka n’avait pas été là, celui-ci n’aurait fait qu’une bouchée de la jeune femme.

La couturière, une femme en manque d’enfants, offrit sa protection à Rosen mais cette main tendue arrivait trop tard pour que la jeune femme y voit le signe d’un nouveau départ. Les traumatismes à répétitions avaient sabotée sa capacité de discernement et, quand bien même, elle aurait fait une tentative, sonder son coeur n’était pas possible sans risquer de faire surgir une insupportable angoisse

Après plusieurs jours d’errance, Mohamed revint et le couple déménagea. Grâce à un coup de pouce de Douchka, ils s’installerent dans un deux pièces situé au bord de la Seine et unirent leurs voeux. Le jour du mariage, seul Michel et des amis de Mohamed furent invités.Rosen était devenue  étrangère à elle même et son adaptation en surface avait, semble t-il fait disparaître sa famille en même temps que ses émotions. Pour elle, cette union était un détail sans importance. Si elle avait accepté ce mariage c’était en priorité  pour régulariser la situation du garçon dont le permis de séjour menacait d’expirer.

Les années suivantes se poursuivirent dans la continuité d’une tragédie grecque. Rosen ne savait toujours pas dire non à quiconque succombait à ses charmes, ce qui, bien évidemment, provoquait des drames au sein du couple. Elle eut encore deux autres enfants et quelques mois après la naissance du troisième, un élément déclancheur précipita l’inexorable décision. Ce jour là, Mohamed n’avait pas ramené d’argent et le frigo était vide. Son premier réflexe fut d’appeler les services sociaux mais le rendez-vous proposé n’était programmé que trois semaines plus tard. Quelle erreur et quelle méconnaissance de la notion d’urgence ! Bien sûr, la dangerosité ne résidait pas dans l’absence de nourriture mais dans  l’histoire de la jeune femme dont l’inconscient n’attendait qu’un signe pour passer à l’acte. Elle pensa alors à ce bar à hôtesses devant lequel elle était passée, parfois. Puisqu’elle donnait son corps gratuitement, elle serait plus inspirée de faire payer ses services. Aussi étrange que cela paraîsse, il s’agissait pour elle de reprendre le contrôle de sa vie.Si elle s’apprêtait à formaliser l’inacceptable c’est que dire non, l’exposait à un terrible sentiment de culpabilité.Elle avait besoin d’un cadre et la prostitution était ce qui lui semblait le mieux pour elle, compte-tenu du contexte. Désormais, elle aurait non seulement l’impression de recouvrer sa liberté mais aussi de faire un pied de nez à cette société qui n’avait pas été capable de la protéger. Elle allait reprendre son destin en main, gagner sa vie et dépenser son argent comme elle l’entendait.

Ce jour là, elle franchit le pas de la  porte blindée et s’adressa au videur posté à l’entrée :

– J’aimerai rencontrer le responsable.

Il montra d’un signe de tête, la femme qui servait derrière le bar. Elle était âgée d’une cinquantaine d’années et portait des vêtements cintrés sur un corps musclé. Ses traits, lissés par le maquillage, indiquaient qu’elle avait jadis était très belle.

La lumière tamisée d’un bleu menthe glaciale innondait ce qui ressemblait davantage à un appartement qu’à un bar. La pièce centrale était peu occupée mais, tout autour, on imaginait des tas de petits salons privés où des types passés d’âge consommaient du champagne en compagnie de jolies filles. Des barres de pole dance  était situées de chaque côté de la pièce pour les soirs où  des strepteaseuses proposaient un spectacle.

– Bonjour.
– Bonjour,
– J’ai besoin de travailler.
– Qui est ce qui t’envoie ?
– Personne, j’ai besoin de travailler, c’est tout.
– Tu as des papiers ?

Rosen fouilla dans son sac à franges et tendit sa carte d’identité à la patronne qui lut attentivement les références.

– Tu tombes bien, je manque de filles, tu peux commencer tout de suite ?
– Oui.
–  Je t’explique. Ici tu seras une employée lambda avec une fiche de paye tout ce qu’il y a de plus normale. Juste un détail, tu seras hôtesse mais sur ta fiche de paye sera inscrit : femme de ménage. Ca te va ?
– Qu’est-ce que je dois faire ?
– Rassures toi, je n’impose rien à mes filles.  Cependant, plus tu feras consommer d’alcool, plus tu auras de primes. Les bouteilles sont à 200 euros pour 30 minutes passées avec toi, pour une heure, on passe à 500.
– Et…c’est tout ?
– Pour le reste, c’est toi qui vois. Quoi que tu fasses, je prèléve 3O%, faut bien que je paye le loyer.
– D’accord.

Elle ouvrit un tiroir et donna à la jeune femme une poignée de préservatifs. Le pacte ainsi scellé, elle lui offrit un sourire rassurant.

– Je suis madame Lost, mais ici tout le monde m’appelle Elsa. Je vais faire de toi, une bonne hôtesse, tu verras.

Elle héla une  femme installée sur un canapé rouge.

– Gigi, viens par ici.

Une jeune asiatique vêtue d’une micro-robe et de chaussures à talons en strass s’approcha :

– Je te présente Rosen, fais lui faire le tour du propriétaire et prête-lui quelques fringues pour la soirée.

Elle obéit et, avec un fort accent, fournit quelques règles de base :

– On ne pique jamais un client à une collègue et on augmente pas ses tarifs en douce même s’il demande des choses qui sortent de l’ordinaire.

Avant de l’abandonner dans une loge qui ressemblait à s’y méprendre à celle réservée à un artiste, elle donna ses dernières recommandations :

– Ici tu n’es rien de plus qu’un bout de viande, alors si je peux te donner un conseil, tire toi tant qu’il est encore temps :
– Pourquoi tu te tires pas, toi ?

Gigi apporta une réponse de circonstance :

– Il faut que je trouve de l’argent pour financer mes études.

Rosen enfila un haut rouge à bretelles sur une mini-jupe en cuir. Ses bas résilles très fins s’alignaient parfaitement avec les chaussures fluorescentes à talons aiguille. Elle n’avait pas forcé sur le maquillage mais avait opté pour des paillettes qui soulignaient son regard bleu étincelant. En entrant dans la salle, elle eut l’impression d’être une brebis pénétrant dans l’arène. Des hommes de tout âge s’étaient installés soit au bar, soit dans des fauteuils rouge-sang.

Derrière le bar, une fille en robe moulante argentée passait de la musique sentimentale pendant qu’une autre disparaîssait dans un salon privé en compagnie d’un quiquagénaire grisonnant.

Rosen s’installa au bar et attendit. Elle sentait le regard insistant des hommes qui la dévisageaient. Pour jauger si l’affaire méritait d’être conclue.

Son premier client, un habitué, fut ravi de trouver sur l’étalage un peu de chair fraîche. Cet inspecteur des impôts, un homme petit et trapu,  avait pour particularité de commander plusieurs femmes à la fois. Le plus comique dans l’histoire est qu’il se nommait Michel. Cet élément synchrône etait la preuve qu’elle aurait beau faire, le passé ne cesserait jamais de se rappeler à son souvenir.

Michel revint plusieurs soirs de suite et la jeune femme comprit qu’elle était devenue sa préférée. Il lui avoua  son souhait de l’épouser et qu’il était prêt à quitter sa femme. Dans le milieu, beaucoup d’hommes pensent à tore, que parce qu’elles acceptent d’avoir une relation avec eux, les prostitués ont des sentiments. Nombreux sont ceux qui ne parviennent pas à comprendre que la poudre de perlinpinpin est un anesthésique puissant.

Rosen découvrit le sens de la perversion. Certains exigeaient d’être sodomisés, d’autres éprouvaient le besoin de porter des culottes féminines ou encore des soutiens gorges souvent volés sur un fil à linge. La fessée était fréquente, comme ceux qui exigeaient d’être langés ou encore d’être talqués. Pour elle, cela ne posait aucun problème tout au plus quelques inconvénients techniques puisque chaque demande extravaguante exigeait des facultés d’adaptation comme d’innovation.

Souvent, les filles discutaient et riaient de ces hommes qui perdaient leur dignité à coup de billets de banque. Elles les méprisaient profondément et se consolaient grâce à l’argent qu’elles considéraient avoir largement mérité.

Elles n’étaient ni toutes jolies ni toutes jeunes, leurs corps n’étaient jamais que de la marchandise et toutes faisaient l’affaire. On pense souvent que ce que veulent les clients ce sont des femmes séduisantes mais il n’en n’est rien. Leur seule exigence est de profiter d’un jouet capable de les satisfaire. Qu’importe le flacon du moment qu’on ait l’arôme.

Pour les filles, ce qui comptait était de privilégier la qualité sur la quantité et la qualité d’un client s’estimait à la grosseur de son portefeuille.

La plupart d’entre-elles répétaient qu’elles ne resteraient pas hôtesse, qu’une fois la période difficile passée, elles arrêteraient et retrouveraient une vie normale. Elle tentait de se convaincre qu’elles dominaient un système dont, en vérité, elles étaient les esclaves. Rosen ne faisait aucun projet, elle gagnait de l’argent et le dépensait. Parfois, ses gains atteignait 2000 euros en une seule soirée et la somme lui filait aussitôt entre les doigts. Elle achetait des objets que ne servaient à rien comme ce tableau d’un illustre inconnu payé cach 2 000  euros et qui avait terminé sa course dans une benne à ordure.

Les prostitués vendent-elles leur corps pour de l’argent ? Dans le cas de la jeune femme, rien n’était moins sûr.L’urgence était de contenir sa détresse et la prostitution était le moyen le plus pertinent qu’elle ait trouvé pour gérer ses angoisses.

Les semaines s’écoulèrent et le chiffre d’affaire commenca à baisser. Les clients exigeaient de la nouveauté et les filles qui  voulaient maintenir leur niveau de vie furent invitées à changer de bar.

Rosen n’eut aucune difficulté à trouver un autre bordel car, elle possédait les qualités essentielles à l’exercice de son métier :  elle savait écouter et, à cette époque,  la peur ne faisait pas partie de son langage.

La vie avec Mohamed s’inscrivait désormais dans un mensonge de Polichinel. Le couple continuait à faire l’amour mais pour la jeune femme, ce n’était ni plus ni moins qu’une prestation non tarifée. Bien que la prostitution  ne soit jamais évoquée, il ne s’agissait pas non plus d’un secret. Tout au plus un non-dit qui grossissait tel un kyste qui risquait d’exploser. Prononcer le mot aurait laisser libre court à l’angoisse et il n’était donc pas question de laisser la pyramide de verre se fracasser sur le mur de la réalité.

C’est dans ce contexte, qu’elle rencontra Amid.

Ce médecin urgentiste venait rendre visite à sa tante qui n’était autre qu’une voisine du couple. Le coup de foudre fut instantané et la passion dévorante. Au début, leur relation fut vécu dans la clandestinité.C’était la première fois que la jeune femme était amoureuse et son émoi n’avait rien de sage. Il était passionnel, fusionnel et compliqué. Pour la première fois, elle découvrait ce que signifiait l’orgasme et le Nirvana ne pouvait être atteint que dans la fusion absolue, déraisonnable et totale. Pourtant et aussi fort que fut la rencontre, elle ne pouvait se résoudre à quitter son mari et leurs trois enfants. Amid la pressait de prendre une décision, chose dont-elle était incapable. Faire un choix signifiait qu’elle devait dire non à l’un des deux ,or ce mot ne faisait plus plus partie de son vocabulaire depuis déjà plusieurs années.

Elle trouva donc une issue et emprunta une troisème voie en tombant volontairement enceinte du médecin.

Elle quitta Mohamed et, contre toute attente, la séparation se fit dans une extrême douceur. Ils convinrent d’une garde alternée, il prendrait soin des enfants pendant la semaine et ils rejoindraient leur mère pour les vacances et les week-ends.

Rosen alla vivre avec Amid dans le logement de fonction d’un  hôpital de banlieue et, trois mois plus tard, elle accoucha de son quatrième enfant. A ce moment là, la raison aurait  voulu qu’elle cesse de se prostituer. Elle était mariée à un homme qui gagnait de l’argent et qui se disait prêt à assumer le quotidien. Pourtant, croire que les choses sont aussi simples constituerait une grave erreur. Il était hors de question qu’elle soit dépendante d’un homme car elle tenait à conserver  le contrôle de sa vie comme de ses émotions.

Progressivement, le traumatisme s’amplifia et s’aggrava au point que Rosen développa ce que nous appelons : troubles dissociatifs de la personnalité ou personnalité multiple. Le diagnostic requiert au minimum deux personnalités qui prennent systématiquement le contrôle du comportement de l’individu, la plupart du temps, le symptôme s’associe à une perte de mémoire. Rosen vendait son corps dans les bars à hôtesse et lorsqu’elle rentrait à la maison, elle devenait de nouveau une femme de médecin épanouie et respectée.

La vie de prostituée était rytmée par les abus en tous genres, l’alcool par exemple. Lorsqu’un client payait 500 euros une bouteille, il supportait difficilement que les filles ne la partagent pas. Certaines trempaient leurs lèvres et jetait le contenu de leur verre dès qu’il tournait le dos mais la supercherie ne durait jamais très longtemps. La plupart d’entre elles succombait aux effets dévastateur des bulles de champagne.

Lorsque la dissociation ne faisait plus effet, où plus précisément, lorsque les prémices d’une prise de conscience s’opéraient alors il fallait trouver une alternative pour provoquer le nécessaire »petage de plombs » et éviter d’être submergé par le stress. Rosen ne se taillait pas les veines et ne se cognait pas la tête contre les murs. L’alcool suffisait à l’anesthésier. Les clients quand à eux n’y voyaient aucun inconvénient car, soyons clair, la viande saoule est plus facile à manipuler.

Comme la plupart des gens, le couple partait en vacances et, dans ce contexte, la jeune femme ne consommait  ni alcool ni cigarette. D’un point de vue analytique, il est intéressant de constater que  le syndrôme dissociatif avait raison de sa dépendance. En présence de son mari et ses enfants, elle n’avait pas conscience de son autre vie. Elle fonctionnait tel un robot, programmé pour changer d’orientation à une heure précise.

Rosen avait affirmé à Amid qu’elle était serveuse et aussi étrange que cela paraîsse, pendant les huit années que dura leur « sur-vie » commune, il ne chercha pas à connaître le lieu où elle exercait. Cet homme fragile avait plongé dans le déni comme on sombre dans le desespoir. Un symptôme s’adresse  rarement à une personne en particulier, en général et, la famille entière en est atteinte. La rencontre de ces deux êtres s’inscrivait dans le sillon d’une histoire tracée par le kidnapping d’une enfant un jour d’hivers.

Secret pressenti, secret inavouable, secret partagé. Le couple kamicaze vivait dans l’insécurité la plus totale et, c’est dans ce contexte qu’ils eurent  encore deux autres enfants.

Rosen et Amid se disputaient sans cesse et la violence était omniprésente. L’oiseau de proie qu’était la prostitution  planait au dessus de leur tête sans jamais se démentir. Rosen reprochait à son mari ses nombreuses maîtresses sans pour autant mettre dans la balance son métier de prostituée. N’était-elle pas une épouse modèle? Elle s’occupait des enfants, reçevait les amis, participait aux oeuvres de charité, alors quoi? Que pouvait-on lui reprocher?  Une dynamique perverse s’était instaurée et la crainte d’un passage à l’acte meurtrier constituait un risque majeur..

La jeune femme était l’épouse d’un médecin urgentiste et en même temps une prostituée qui vendait son corps deux heures avant d’accoucher de son cinquiéme enfant.  Elle fut malade, eut 40 de fièvre mais la dissociation traumatique l’empêcha d’en ressentir le moindre effet.

Le temps passa et le couple se maria. Progressivement, leur sexualité sombra dans la déviance au point de devenir comparable à celle qu’exigeait les clients. Le choc de ces deux personnalités devint  aussi violent que celui des Titans.

Lorsqu’ils furent au fond du gouffre, Rosen prononça le mot: prostitution. Amid refusa de l’entendre  car accepter de briser la loi du silence aurait signé son arrêt de mort.

La jeune femme savait qu’elle devait partir. Une fois de plus elle fit un pas de côté et trouva une troisième voie en poussant son mari dans les bras d’une autre.

Dans un premier temps, Amid tenta de sauvegarder leur mariage et la famille déménagea dans une ville de province. En réalité, ce changement ne fit que déplacer le problème. Rosen trouva immediatement un travail dans un bar à hôtesse et son époux partit rejoindre sa maîtresse de façon définitive.

La vie sans Amid devint rapidement une catastrophe ingérable, le bar à hôtesse ne suffisait plus à servir de repère à Rosen et l’alcool devint son seul refuge.

Lorsque son mari saisit la justice pour réclamer la garde des enfants, la demande agit comme un électrochoc. La vie de cette femme encore jeune, défila devant ses yeux. Il était hors de question qu’on fasse vivre à ses enfants ce qu’elle même avait vécu.

La suite signe le dernier paragraphe de Rosen dans la prostitution. A 42 ans,  un client d’une perversité absolue, lui remit une importante somme d’argent. Cet homme, un notable, vivait avec sa mère et la maltraitait régulièrement. Dépendant à l’alcool et au sexe, sa perversion représentait une aubaine pour les prostituées qui le dépouillèrent de l’ensemble de ses biens. Rosen ne fut pas la dernière à en  profiter et elle décida  de se caser en créant sa propre affaire.

La vie au salon de massage d’une petite ville de province dura dix années pendant lesquelles, elle creusa le sillon d’une liberté de pacotille car, si le lieu avait changé, la logique restait la même. Rosen était toujours enfermée dans une prison tarifée et ce, même si désormais elle choisissait ses horaires.

Elle pensait qu’elle serait protégée, qu’elle serait plus tranquille, pourtant la violence n’aura jamais été aussi présente que dans ce contexte. Les clients s’avérèrent bien plus dangereux qu’à Paris. Dans les bars à Hôtesses, les consommateurs étaient souvent alcooliques et les habitués sans surprise, en tout cas, elle savait gérer leurs comportements.

En province, les profils étaient beaucoup plus inquiétants. Les types s’étaient documentés à l’aide de films pornos et avaient mûris leurs projets dans l’espoir de mettre en oeuvre leurs fantasmes tordus. Certains d’entre eux auraient mérité d’être dénoncés ou du moins surveillés car ces prédateurs en puissance étaient, sans détour, de terribles manipulateurs.

Une autre différence se distinguait, bien sûr, dans la perte de l’anonymat. La plupart des gens connaissait Rosen et l’inscription en lettre d’or : Salon de massage ne dupait personne, sauf elle. Cette intiative alimentait sa double vie et elle était fiere d’avoir monté seule, sa petite entreprise. A cette époque, sa vie était encore fixée sur le négatif d’un film. Un monde constitué de personnages glauques où les émotions n’avaient guère leur place.

Jusqu’à quel âge peut travailler une prostitué? Si vous lui posez cette question, il est probable qu’elle vous répondra que, dans ce monde, il y a de la place pour tous. Homme, femme, vieux, jeune, laid, beau…il faut cesser de croire que les clients cherchent la beauté, ce qu’ils veulent c’est un objet pour consommer leur fantasme et il n’y a rien de plus à dire.

A présent, Rosen avait 53 ans et un signe puissant amorça un changement décisif. Un jour qu’elle lisait tranquillement un magazine, elle vit son corps se détacher pour planer au dessus de sa tête.Elle pensa qu’elle venait de faire une expérience paranormale mais, en réalité, la dissociation s’aggravait et les troubles psychotiques menacaient de la rendre folle.

Cette expérience fut l’élément déclancheur qui l’encouragea à comprendre le cheminement qui l’avait ainsi ligotée dans l’univers de la postitution. A partir de là, un long travail prit forme et ne cessa d’évoluer. Elle lut des livres, rencontra des associations, apporta son témoignage à des étudiants, régularisa tant bien que mal sa situation administrative et…ferma le salon.

Sa résilience réside, sans nul doute, dans la mise en mouvement de sa pensée. Elle fut testée pendant et après la fermeture du salon. Avant, son quotient intellectuel était de 80, ensuite de 130, c’est dire à quel point la prostitution annihile l’esprit et meurtrit l’identité.


A la lecture de cette histoire, qui peut encore penser que la prostitution est un métier comme un autre? Qui peut encore accepter que des femmes et des hommes vendent leur corps contre de l’argent ?

La prostitution est la conséquence d’un malheur qui n’arrive jamais seul. A l’évidence, les pouvoirs publics ne sont pas très réactifs car lorsqu’une femme dit qu’elle a besoin d’argent pour nourrir sa famille, il y a urgence. Toutes les personnes qui ont besoin d’argent ne se prostituent pas, évidemment, mais certaines ont connu des traumatismes qui les conduiront sur cette voie beaucoup plus rapidement que d’autres.

J’ai entendu des prostitués me dire de les laisser tranquille, que leur corps leur appartient. Nous leur répondons ceci : Oui votre corps vous appartient et pour cela, vous méritez d’être respecté.

Rosen n’est pas sortie d’affaire, elle a encore un long chemin à parcourir notamment en ce qui concerne les émotions et la reconnaissance de la douleur. Pourtant, chaque jour qui passe est une victoire sur  le destin qu’on lui avait promis.

 

Je terminerai par cette phrase extraite de l’ordonnance de 1845, concernant la justice des mineurs :

« La France n’est pas assez riche d’enfants pour qu’elle ait le droit de négliger tout ce qui peut en faire des êtres sains. « 

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